Subscribe to our weekly International update on Health Policies

Optimisme et craintes face à « America first » au Mali

Optimisme et craintes face à « America first » au Mali

Dans un contexte de recomposition des relations internationales, la transition du multilatéralisme vers des accords bilatéraux dans le cadre de la stratégie « America First » constitue pour le Mali à la fois une opportunité de dialogue direct et un risque accru de dépendance. La capacité du pays à négocier des partenariats équilibrés, alignés sur ses priorités sanitaires et accompagnés d’un renforcement des capacités nationales, sera déterminante pour préserver la souveraineté et la résilience de son système de santé.

Depuis les changements politiques intervenus au Mali en 2020 et la reconfiguration des relations avec plusieurs partenaires occidentaux, l’environnement de la coopération internationale connait une phase d’incertitude. Dans ce contexte, début 2025, les États-Unis ont coupé leur aide internationale, et fin 2025, ils ont annoncé la stratégie « America First », qui prévoit, entre autres, des partenariats de collaboration bilatérale avec les États-Unis et la promotion de l’utilisation et achat de produits et innovations médicales américaines.

En décembre 2025, nous avons recueilli les points de vue de quelques acteurs clés du système de santé malien sur les possibles conséquences de cette stratégie pour le Mali. Dans ce pays, le système de santé reste structurellement sous-financé : en 2020, selon les Comptes nationaux de la santé du Mali, la santé ne représentait que 5,2 % du budget national et le secteur demeurait fortement dépendant des financements extérieurs, notamment américains, avec 42,4 % des financements internationaux venant de USAID ; en 2023, les paiements directs des ménages atteignaient 47,2 % des dépenses totales de santé, qui s’élevaient à 34 USD par habitant (OMS), et les États-Unis représentaient encore le premier donneur d’Aide Publique au Développement, avec 182,7 millions USD versés (ForeignAssistance.gov).  

1. Une opportunité de dialogue direct… entre considérations stratégiques et pragmatiques

Le retour au financement bilatéral américain est perçu par certains interlocuteurs comme une opportunité. Reprendre un dialogue direct avec les États-Unis permettrait de maintenir des programmes essentiels (lutte contre le VIH/SIDA, la tuberculose et le paludisme), tout en offrant la proximité politique des États-Unis, une meilleure adaptation des programmes aux priorités nationales et une mise en œuvre plus rapide. Mais ce choix comporte des risques. Il pourrait fragiliser les mécanismes multilatéraux comme le Fonds mondial ou l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui favorisent les achats groupés, l’harmonisation des normes et la mutualisation des risques. Cela accroîtrait l’isolement des pays recevant les financements des États-Unis. Le bilatéral peut être sélectif, influencé par des intérêts géopolitiques et soumis aux changements de priorités américaines. Dépendre d’un seul partenaire accroît ainsi la vulnérabilité politique et budgétaire des pays.

L’alignement stratégique des priorités est alors crucial. Le Mali dispose d’un Plan Décennal de Développement Sanitaire et Social qui définit ses priorités : VIH/SIDA, tuberculose, paludisme, polio, épidémies émergentes et renforcement du système de santé. Cette clarté est un atout pour le pays à condition que toute aide extérieure s’y aligne pour éviter la dispersion des efforts. Pour les acteurs interviewés, un partenariat avec les États-Unis peut être envisagé si les objectifs américains convergent avec ceux du Mali, mais les activités doivent être discutées pour garantir un accord équilibré.

Sur la scène internationale, le Mali ne se considère ni en position de faiblesse absolue ni en position de force dominante : malgré ses atouts, il reste dépendant de partenariats pour financer des programmes vitaux. Dans cette position, il est fondamental de conduire une négociation pragmatique, orientée vers un partenariat gagnant-gagnant où les intérêts stratégiques ne supplantent pas les besoins sanitaires. Au-delà du financement, l’enjeu demeure la souveraineté sanitaire, l’équité et la résilience du système de santé malien dans un ordre mondial en recomposition.

2. Souveraineté sanitaire : conditionnalités des financements internationaux et droits du Mali

Au Mali, la santé reste un domaine où se confrontent souveraineté nationale et exigences internationales, par exemple sur les droits sexuels et reproductifs. Le cadre juridique malien garantit le droit à la santé pour tous, et l’importance de l’absence de discrimination dans l’accès aux soins est soulignée par plusieurs experts. Mais les financements internationaux ne sont pas toujours neutres. Quand ils sont accompagnés de conditionnalités, la marge de manœuvre nationale peut être réduite. Par exemple, la promotion de l’utilisation et achat de produits et innovations médicales américaines peut être problématique. Dans un contexte budgétaire contraint, l’accès aux médicaments génériques, notamment à ceux moins chers produits en Inde, reste crucial pour la soutenabilité financière et la fonctionnalité du système de santé. Dépendre d’un seul partenaire expose le système à des ruptures de services et fragilise la continuité des soins. Multiplier les partenariats permet donc de sécuriser les programmes, protéger l’autonomie décisionnelle et renforcer durablement la résilience du système de santé. Aussi, toute coopération technologique devrait s’accompagner d’un transfert de compétences et d’un renforcement durable des capacités nationales, garantissant que les innovations américaines soutiennent l’autonomie et la résilience du système de santé local.

3. La résilience opérationnelle du système de santé malien

Le Mali dispose déjà d’outils solides pour la surveillance et la gestion sanitaire : le DHIS2 (District Health Information Software 2) permet de collecter les données, des laboratoires P3 (haut niveau de sécurité biologique) sont dédiés au diagnostic de la tuberculose, et un Centre des Opérations d’Urgence (COUSP) bénéficie du soutien de l’OMS. Les expériences récentes avec Ebola, COVID-19 ou la fièvre de Lassa ont montré la capacité d’adaptation du système de santé malien. Les infrastructures consacrées au VIH et à la tuberculose ont été mobilisées lors de crises diverses, confirmant l’intérêt d’investissements transversaux.

Cependant, le pays n’est pas encore autonome. La suspension brutale, début 2025, du financement américain destiné aux Centres de Santé Communautaires et aux collectivités locales, qui jouent un rôle central dans l’offre de soins de proximité, a fort impacté la continuité des services. Cela souligne l’importance que la stratégie des financements internationaux reste alignée sur une logique de santé mondiale et ne réponde pas uniquement aux priorités d’un partenaire. En même temps, cette situation souligne aussi l’importance de mobiliser davantage de ressources domestiques pour réduire leur dépendance de financements extérieurs.

Vers la signature prochaine d’un accord avec les États-Unis ?

Fin février 2026, un accord de coopération bilatérale avec les États-Unis dans le domaine de la santé a été signé par le Burkina Faso et le Niger, qui forment avec le Mali l’Alliance des États du Sahel (AES). Malgré les interdictions réciproques d’entrée dans le territoire national visant les citoyen·ne·s de chacun de ces trois pays et des États-Unis en vigueur depuis décembre 2025, si l’on regarde aux récents efforts de normalisation des relations et à la levée de sanctions sur des hauts responsables maliens  de la part des États-Unis, on pourrait s’attendre à ce qu’après le Niger et le Burkina Faso, le Mali aussi signe un de ces accords de coopération bilatérale. À voir si cet accord irait dans la direction d’un partenariat gagnant-gagnant tel que souhaité par nos interlocuteurs.

About Issa Coulibaly

Faculté de Pharmacie, Université des Sciences, des Techniques et des Technologies de Bamako, Mali.

About Mohamed Ali Ag Ahmed

Coordinator of the network ‘Afrique Francophone et Fragilité’ (AFRAFRA); Researcher at the University Institute Sherpa & Associated Professor at the University of Montreal, Canada.

About Nicola Deghaye

Health policy unit, ITM

About Antea Paviotti

Health Policy unit, ITM.
add a comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

0 comments